CHAPITRE VINGT-NEUF

Le HMS Hexapuma et le HMS Sorcier émergèrent du terminus du nœud de trou de ver de Manticore exactement un an T après le jour où les aspirants Hélène Zilwicki, Aïkawa Kagiyama et Ragnhilde Pavletic étaient montés à son bord. À présent, l’enseigne de vaisseau de deuxième classe Zilwicki tentait de mesurer les événements monumentaux de cette année-là, assise près du lieutenant Abigail Hearns au poste tactique. Abigail n’avait en aucun cas assez d’ancienneté pour demeurer l’officier tactique en titre d’un croiseur lourd de classe Saganami-C mais le capitaine Terekhov avait refusé tout net de laisser quiconque la remplacer avant le retour de l’Hexapuma en Manticore.

Hélène en était heureuse. Et aussi que d’autres fussent encore à bord.

Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, elle dissimula un large sourire mental quand son regard croisa celui de Paolo. Ansten FitzGerald souffrait toujours et demeurait gravement secoué. Cela n’était pas très amusant pour quiconque le connaissait et le respectait, mais observer Aïkawa Kagiyama qui demeurait à proximité en gardant un œil anxieux sur lui l’était sans le moindre doute.

« Un message de l’Invictus, commandant, annonça le capitaine de corvette Nagchaudhuri, aux communications.

— Oui ? » Terekhov fit pivoter son fauteuil vers lui. Le HMS Invictus était le vaisseau amiral de la Première Force, sans nul doute en orbite autour de la planète Manticore.

« Début du message », commença Nagchaudhuri. Quelque chose dans sa voix conduisit Hélène à tourner vivement la tête vers lui. « Au capitaine Aivars Terekhov ainsi qu’à tous les hommes et femmes du HMS Hexapuma et du HMS Sorcier. De l’amiral des Verts Sébastien d’Orville, commandant de la Première Force. Bien joué. Fin du message. »

Hélène plissa le front mais, avant qu’elle n’eût le temps d’assimiler ce qu’elle venait d’entendre, le visuel tactique principal se modifia d’un coup. Parfaitement synchronisés, quarante-deux supercuirassés, soixante PBAL, douze croiseurs de combat, trente-six croiseurs lourds ou légers, trente-deux contre-torpilleurs et plus d’un millier de BAL activèrent leurs bandes gravitiques. Apparaissant sur le répétiteur sous la forme d’éclairs dessinant un formidable globe de plusieurs milliers de kilomètres de diamètre, au centre exact duquel se trouvaient l’Hexapuma et le Sorcier.

Hélène reconnut cette formation. Elle l’avait déjà observée. Tous les hommes et femmes qui portaient l’uniforme de la Spatiale l’avaient déjà observée. Une fois par an, lors des fêtes du Couronnement, quand la reine passait en revue la Première Force… avec son vaisseau amiral très exactement dans la position qu’occupaient à présent l’Hexapuma et le Sorcier.

Sous les yeux la jeune femme, une autre icône apparut sur le répétiteur. L’icône d’or couronnée du HMS Duc de Cromarty, qui avait remplacé en tant que yacht royal le HMS Reine Adrienne assassiné, et qui attendait juste derrière le seuil du nœud. Un nœud débarrassé de sa circulation, remarqua soudain Hélène – de toute sa circulation, en dehors de la Première Force elle-même.

Le vaste globe avançait en direction du Cromarty, modelant son accélération sur celle de l’Hexapuma, conservant sa formation autour du croiseur lourd et de son compagnon. Les bandes gravitiques de tous les vaisseaux composant cette gigantesque formation s’éteignirent puis se rallumèrent – le salut traditionnel qu’on adressait à un vaisseau amiral sur le départ.

« Un autre message, monsieur », dit Nagchaudhuri. Il s’interrompit, se racla la gorge puis continua – mais, bien qu’il se fût éclairci la voix, elle n’en parut pas moins un peu vacillante.

« Début du message. « Honneur à vous ». » Il releva les yeux et croisa le regard d’Aivars Terekhov.

« Fin du message, commandant », dit-il doucement.

 

« Hé, Hélène ! »

Hélène Zilwicki releva les yeux de la cantine qu’elle remplissait. Paolo d’Arezzo lui adressa un geste de la main puis désigna l’unité de com posée sur la grande table de la salle commune du quartier des bleus, à bord du HMS Hexapuma.

« Le pacha voudrait te voir, continua-t-il.

— Il voudrait me voir ? répéta Hélène, dubitative. Façon « J’aimerais qu’on se voie à un moment ou à un autre » ou plutôt « Ramenez votre cul ici tout de suite, mademoiselle Zilwicki » ?

— Plutôt la deuxième solution, dit Paolo avec un sourire. Façon « Monsieur d’Arezzo, demandez à mademoiselle Zilwicki de venir dans ma cabine de jour dès que cela lui conviendra. »

— Merde. » Hélène s’assit sur ses talons en se demandant ce qu’elle avait bien pu faire pour mériter un entretien « conseil » de dernière minute avec le capitaine Terekhov. Rien ne lui venait a priori mais ce n’était pas nécessairement rassurant ; les savons qui faisaient le plus mal étaient ceux qu’on n’attendait pas, elle le savait. Bien sûr, il était toujours possible qu’il voulût juste qu’elle passe le voir parce qu’il avait entendu une très bonne blague et désirait la lui raconter, mais elle ne jugeait pas cela très probable.

« Je suppose qu’il n’a pas dit pour quelle raison il veut me voir ?

— Non, répondit son compagnon avec ce qu’elle considéra en elle-même comme une chaleur atrocement cruelle.

— Super. » Elle soupira et se leva.

Elle baissa les yeux quelques secondes sur la cantine ouverte puis haussa les épaules avec philosophie. Paolo et elle devaient prendre la navette régulière menant du HMSS Héphaïstos à l’île de Saganami afin de remplir les dernières paperasses scolaires devant officialiser leur fin d’études et confirmer leur promotion au grade d’enseigne de vaisseau de deuxième classe. La jeune femme redoutait en partie cet instant car on leur assignerait ensuite inévitablement de nouveaux postes à tous les deux, alors qu’elle travaillait encore à changer son amitié pour le remarquablement séduisant – et suprêmement distant – monsieur d’Arezzo en un sentiment plus profond et durable. Compte tenu de la haine qu’il éprouvait pour les manipulations génétiques de Manpower Incorporated, responsables de sa beauté, ce n’était pas la tâche la plus aisée de l’univers et elle n’aimait guère l’idée de le laisser lui échapper avant qu’elle n’en eût fini. En même temps, toutefois, elle avait hâte de savoir quels nouveaux défis lui offrirait la Spatiale, mais si elle n’achevait pas de se préparer dans les vingt prochaines minutes, elle allait manquer la navette. Or il était peu probable qu’elle pût gagner la cabine de jour du commandant, apprendre ce que désirait le pacha, et revenir terminer ses bagages en si peu de temps.

« Peu probable » ? Ah ! Plutôt « hors de question », ma chérie, se dit-elle avec aigreur.

« On dirait que je vais prendre la navette du soir, dit-elle à Paolo, résignée.

— On ne va pas encore nous filer une place officielle au mess, remarqua-t-il. Je te garderai un siège à la cafétéria.

— Oh, merci. Ta générosité et ta prévenance me submergent.

— C’est que je suis naturellement généreux et prévenant, fit-il avec un large sourire comme peu de gens en avaient jamais vu sur son visage. Un philanthrope né, aussi, maintenant que j’y pense. Un véritable parangon. Un géant parmi les hommes, un… aïe ! »

Il s’interrompit quand une botte volante le frappa dans la région du nombril. Hélène était d’une extraordinaire robustesse, tant grâce à ses aptitudes naturelles qu’à un entraînement rigoureux, et elle avait en fait projeté l’objet très doucement… pour elle : étant donné la brutalité avec laquelle il s’assit, il semblait peu probable que Paolo eût approuvé cet adverbe.

« Et tu es laconique aussi, je vois », observa la jeune femme d’une voix douce, avant de lui sourire et de quitter le compartiment.

 

« Enseigne Zilwicki, pour le commandant, annonça-t-elle cinq minutes plus tard au fusilier en faction devant les quartiers du capitaine Terekhov.

— Vous êtes attendue, madame, répondit-il avant d’appuyer sur le bouton de l’interphone.

— Oui, caporal Sanders ? » Hélène reconnut la voix du chef intendant Joanna Agnelli, l’intendante personnelle de Terekhov.

« Mademoiselle Zilwicki est là, dit Sanders.

— Merci. »

L’écoutille coulissa l’instant d’après, Hélène la franchit… et se figea de surprise. Il y avait plus de gens qu’elle ne l’aurait cru dans la cabine de jour du commandant.

Terekhov lui-même, assis à son bureau, sirotait un café. À cela au moins elle s’était attendue. Mais le lieutenant Abigail Hearns occupait un des confortables fauteuils qui faisaient face à la table de travail, et il y avait aussi trois autres officiers. L’un était Naomi Kaplan, l’air bien plus en forme que la dernière fois qu’elle l’avait vue, ce qui la stupéfia et l’enchanta tout à la fois.

Les deux autres étaient un capitaine de frégate et un capitaine de vaisseau qu’elle n’avait encore jamais rencontrés, aussi se mit-elle promptement au garde-à-vous.

« Vous vouliez me voir, commandant ?

— Repos, Hélène, dit Terekhov, avant de désigner en souriant le fauteuil voisin de celui du lieutenant Hearns. Prenez un siège.

— Merci, monsieur. »

Elle obéit et s’assit, espérant avoir l’air moins mystifiée qu’elle ne l’était. Sentant une présence derrière son épaule, elle leva les yeux pour voir Agnelli, une tasse avec soucoupe dans une main, une cafetière dans l’autre. Quoique peu habituée à boire le café avec des officiers au grade aussi astronomiquement supérieur au sien, Hélène n’eut garde de décliner l’offre… laquelle signifiait sans doute qu’il s’agissait au moins en partie d’une réunion de politesse. Elle prit la soucoupe, tint la tasse qu’emplissait Agnelli, puis but une gorgée et eut un hochement de tête appréciateur avant de reporter son attention sur Terekhov.

« Je me rends compte que ceci est un peu irrégulier, dit alors le commandant, mais c’est aussi le cas de notre situation. Abigail, je sais qu’Hélène et vous connaissez bien le capitaine Kaplan. Toutefois, vous ne savez pas forcément – tout comme je l’ignorais encore il y a… (il jeta un coup d’œil à l’horloge de la cloison) cinquante-sept minutes – que c’est aussi le tout nouveau commandant du HMS Tristan. »

Les yeux d’Hélène filèrent vers la petite blonde à l’ossature fine et au teint improbablement sombre. Il s’avéra que Kaplan la regardait à cet instant, souriant de sa surprise. Et de sa consternation quand elle se reprocha de n’avoir pas remarqué le béret blanc de commandant de vaisseau glissé sous l’épaulette du capitaine.

« Ces deux autres messieurs, continua Terekhov, sont le capitaine Frédéric Carlson, commandant du HMS Quentin Saint-James, et le capitaine Tom Pope… mon nouveau chef d’état-major. »

Cette fois les deux sourcils d’Hélène se haussèrent de stupéfaction. L’Hexapuma était rentré en Manticore depuis moins de deux jours et ne s’était rattaché à Héphaïstos que trois heures plus tôt. Le commandant n’en était pas encore descendu – il n’avait pas même eu l’occasion de serrer sa femme dans ses bras ! Les situations ne changeaient tout bonnement pas si vite ni si radicalement – même dans la Spatiale.

Du moins en général.

« Comme vous le savez toutes les deux, la conjoncture a bien évolué depuis notre déploiement dans le Talbot, reprit Terekhov avec un mince sourire, comme s’il avait entendu ses pensées. Et il semble que ce soit en grande partie de notre faute, du point de vue de l’Amirauté, aussi a-t-on décidé que nous devions y faire quelque chose.

» De toute évidence, continua-t-il, les plans de déploiement de la Spatiale tout entière sont en flux tendu, pourrait-on dire en étant charitable. L’annulation des pourparlers avec Havre et la reprise des opérations actives rendent encore plus improbable que l’Amirauté libère dans un avenir proche des vaisseaux du mur pour renforcer l’amiral Khumalo. En outre, elles ancrent l’amiral Blaine au terminus de Lynx, afin qu’il puisse rentrer à toute vitesse si nécessaire. Tout cela conforte l’Amirauté dans son intention de surtout renforcer le Talbot par des unités légères.

» En plus des vaisseaux que le vice-amiral du Pic-d’Or commande déjà, une escadre supplémentaire de Victoire est en cours de formation. L’amiral Oversteegen en est le commandant désigné et, dès que toutes ses unités seront assemblées, elles – et lui – seront transférées de la Huitième à la Dixième Force. En outre, on se prépare à déployer dans le Talbot toute une escadre de Saganami-C et une de contre-torpilleurs de la nouvelle classe Roland. Le Tristan… (il désigna Kaplan d’un signe de tête) est l’un de ces Roland. Quant à moi, à ma considérable surprise, je suis le commodore tout juste désigné de la 94e escadre de croiseurs lourds. Le capitaine FitzGerald prendra en charge l’Hexapuma, le capitaine Pope sera mon chef d’état-major et le capitaine Carlson mon capitaine de pavillon. »

Hélène jeta un coup d’œil au lieutenant Hearns, qui paraissait remarquablement calme, compte tenu du flot déferlant des explications du commandant – pardon, du commodore. Elle espérait avoir au moins l’air de suivre, bien qu’elle ne comprît pas comment il parvenait à être aussi décontracté. À l’entendre, on aurait cru que ce genre d’avalanche lui tombait dessus tous les jours !

« Je suis sûr qu’à présent vous vous demandez l’une et l’autre pourquoi j’ai appelé deux officiers ayant relativement aussi peu d’ancienneté afin de leur expliquer tout cela. Eh bien, j’ai une raison. Deux raisons, en fait.

» Compte tenu du grand nombre de vaisseaux qui partent dans tant de directions différentes sur une période aussi courte, l’Amirauté a un peu de mal à répondre aux besoins en équipage de chacun. Le capitaine Pope, par exemple, ne savait pas avant la semaine dernière qu’il allait devenir chef d’état-major, et la décision d’en faire le mien a été prise ce matin. Il semble aussi que nous devions nous déployer avec un état-major amputé d’une ou deux personnes, quoique PersNav m’ait autorisé à piquer quelques officiers à l’amiral Khumalo quand nous arriverons en Fuseau. Le commodore Chatterjee, qui commande l’escadre de contre-torpilleurs du capitaine Kaplan, est mieux loti en matière d’état-major, mais il manque de personnel pour plusieurs de ses unités.

» La raison pour laquelle nous vous avons fait venir toutes les deux à cette petite conversation est qu’un des postes qui me restent à pourvoir est celui d’officier d’ordonnance, tandis que le Tristan a besoin d’un bon officier tactique.

» Hélène… (il la regarda droit dans les yeux) vous avez très bien joué votre rôle de liaison entre monsieur Van Dort et moi. Nous avons établi des rapports de travail efficaces et vous connaissez déjà très bien – surtout pour un officier aussi jeune – les réalités politiques et militaires de l’amas. Je veux dire : du Quadrant. Normalement, le poste d’ordonnance devrait échoir à quelqu’un possédant un peu plus d’ancienneté que vous, et je sais qu’à ce stade de votre carrière vous préféreriez vous intégrer à un département tactique. Je ne veux pas que vous vous sentiez obligée et, si vous tenez à une affectation tactique, je vous recommanderai sans réserve. En revanche, l’occasion d’acquérir ce type d’expérience aussi tôt dans votre carrière ne se présentera pas tous les jours. Le temps nous étant compté, j’ai hélas ! besoin de votre décision presque tout de suite – au plus tard dans douze heures. Hélas ! aussi, je me prépare à gagner l’Amirauté pour une conférence de plusieurs heures. Puisque je devais vous parler de cela en personne, j’ai dû vous convoquer avant de quitter le vaisseau.

» Quant à vous, Abigail… (il se tourna vers Hearns), le capitaine Kaplan a spécifiquement demandé que vous soyez nommée officier tactique du Tristan. »

Le cerveau d’Hélène avait exécuté une fort belle imitation d’un écureuil pris dans des phares tandis qu’il tentait d’assimiler la proposition du capitaine – Non, nom d’un chien ! se dit-elle sèchement : du commodore – Terekhov. À présent, malgré elle, elle tourna la tête vers Abigail.

Avec ses cent quatre-vingt-neuf mille tonnes, le Tristan était plus gros qu’un croiseur léger pré-MPM… et il était équipé de Mark 16, tout comme l’Hexapuma. Ses frères de classe et lui étaient les plus beaux fleurons du contingent de contre-torpilleurs de la Spatiale, et voilà qu’on offrait le poste d’officier tactique de l’un d’eux à un lieutenant tout frais promu.

« Je suis flattée, monsieur, bien sûr… commença Abigail, mais Naomi Kaplan l’interrompit.

— Avec votre permission, monsieur ? » demanda-t-elle au commodore Terekhov. Comme il hochait la tête, elle se tourna vers le lieutenant. « Avant que vous ne refusiez parce que vous vous trouvez trop jeune pour ce poste ou parce qu’il est temps pour vous de rejoindre la Flotte de Grayson, laissez-moi vous expliquer deux ou trois choses. D’abord, on peut dire que vous avez plus d’expérience de l’utilisation des Mark 16 en situation de combat que n’importe qui d’autre dans toute la Flotte – dans vos deux flottes – compte tenu de la rapidité avec laquelle le ConAux et moi-même avons été mis hors de combat en Monica. Même s’il y avait quelqu’un dont l’expérience avec les Mark 16 valait la vôtre, je ne vois aucun autre officier de votre grade ayant assumé la charge de gérer les tirs de toute une escadre – de tout un groupe d’intervention léger, même – dans un pareil pataquès. Donc, oui, vous êtes bien jeune pour occuper un tel poste, mais vous avez aussi prouvé votre compétence au feu, ce qui n’est pas le cas de bien des officiers tactiques plus gradés que vous, et vous nous apporterez une expérience extrêmement précieuse de notre arme principale.

» Quant à votre éventuel retour dans la Flotte de Grayson, je vous rappelle que le Tristan appartient à la première escadre de Roland jamais formée. Pour changer, nous sommes en avance sur Grayson dans le déploiement d’une nouvelle classe, et le Grand Amiral Matthews a expressément demandé que du personnel graysonien y participe, afin d’aider à développer la doctrine et d’acquérir de l’expérience en la matière. Je pense que vous seriez un choix logique pour cette tâche. Vous connaissez déjà les tactiques manticoriennes et, ne nous voilons pas la face, vous restez le premier officier féminin né sur Grayson de toute la Flotte graysonienne. Être nommée officier tactique à part entière, en charge de votre propre département, ne fera qu’affirmer votre autorité quand vous la rejoindrez pour de bon. Et, quand ce sera le cas, soit je ne me trompe fort, soit le Grand Amiral Matthews compte vous assigner à des unités légères, où votre exemple sera plus direct et où vous aurez moins de chance de vous faire coincer dans un placard par un quelconque officier général qui ne saura pas – ou ne voudra pas savoir – que faire de vous. Cela étant, ajouter à votre curriculum la connaissance des nouveaux contre-torpilleurs et croiseurs, ainsi que de leurs principales armes, me semble une excellente idée.

— J’apprécie vraiment votre offre, madame, dit Abigail. En d’autres circonstances, je tuerais même probablement pour en bénéficier. Mais, si je m’enfuis avec un trophée comme celui-là, ce sera un cas flagrant de favoritisme !

— Bien sûr que oui ! s’exclama Kaplan en fronçant le nez devant ce dernier mot. C’est ce qui arrive aux officiers qui font preuve de performances exceptionnelles, Abigail. Oh… (elle agita la main) ça arrive aussi pour d’autres raisons, dont une bonne partie sont répugnantes, je vous l’accorde. Dieu sait que nous en sommes tous conscients ! Et je suppose qu’il y aurait au moins quelques pékins pour penser que vous avez eu ce poste grâce à votre père. Je doute que quiconque connaît le Seigneur Owens pense qu’il a tiré des ficelles, mais cela n’empêchera pas certains de râler parce que vous avez eu le poste et pas eux. Et la plupart de ceux-là n’envisageront même pas que vous l’ayez eu parce que vous étiez meilleure qu’eux, si bien que ce sera – en ce qui les concerne – un cas de népotisme flagrant. Vous savez quoi ? Ça arrive aussi. Croyez-vous qu’il n’y ait pas eu beaucoup d’officiers pour penser que la duchesse Harrington était promue plus vite qu’elle ne le méritait, même après Basilic, parce qu’elle était protégée par l’amiral Courvosier ou le comte de Havre-Blanc ?

— Je ne suis pas la duchesse Harrington ! protesta Abigail. Mes états de service sont loin de valoir les siens.

— Elle-même n’était pas la duchesse Harrington non plus, à ce moment-là, répliqua Kaplan. C’est exactement ce que je veux dire. On lui a donné l’occasion de réaliser ce qu’elle a réalisé à cause des compétences dont elle avait déjà fait la preuve. Je vous offre ce poste pour la même raison. Il n’y a aucun mal à tirer des ficelles tant qu’il s’agit de mettre le bon officier au bon poste et au bon moment. Si je ne pensais pas que c’est le cas ici, je ne vous ferais pas cette proposition, vous le savez très bien. »

Elle soutint fermement le regard d’Abigail, qui finit par se tourner vers Terekhov, implorante.

« Je suppose que tout ça vous paraît très gênant, lui dit le commodore tout juste promu, avec un sourire en coin. Il se trouve toutefois que je partage l’estimation du capitaine Kaplan quant à vos compétences. Je pense qu’elle a raison également en disant que vous seriez parfaite pour ce poste. Enfin, Abigail, je pense que vous devriez vous demander très sérieusement si vos raisons de refuser sa proposition valent les siennes de vous la faire. Et pas seulement du point de vue de votre carrière. C’est à mon avis là que la Flotte – toutes les flottes de l’Alliance – bénéficiera le plus de votre expérience et de vos talents. »

Abigail le fixa durant quelques secondes puis se retourna vers Kaplan et parvint à sourire.

« Dois-je me décider aussi vite qu’Hélène, madame ?

— Pas tout à fait. » Le capitaine lui rendit son sourire puis désigna Terekhov de la tête. « J’avais deviné que j’aurais besoin de l’aide du pacha – je veux dire : du commodore – pour vous forcer la main, ce pourquoi je lui ai demandé de jouer les rabbins durant cette petite discussion. Contrairement à Hélène, vous disposez bien de… oh, de dix-huit heures pour vous décider.

— Oh, merci…» La jeune femme les regarda tour à tour quelques instants, Terekhov et elle, puis haussa les épaules. « Au reste, je n’ai pas besoin de si longtemps que ça, dit-elle. Je viens de m’apercevoir que je ne suis ni assez désintéressée ni assez inquiète de voir des gens croire que je me sers de mon influence pour repousser une telle offre. Si vous voulez vraiment de moi, madame, vous m’avez ! Et… je vous remercie.

— Rappelez-vous bien ce sentiment de gratitude quand je vous aurai fait travailler jusqu’à ce que vous tombiez d’épuisement. »

Le sourire de Kaplan s’élargit et Abigail eut un petit rire.

« Voilà qui nous ramène à vous », dit Terekhov. Hélène se retourna vers lui. « Comme je le disais, vous disposez de quelques heures pour réfléchir. »

Elle le fixait. Son esprit examinait à toute allure les avenirs possibles partant de l’instant présent.

Il ne se trompait pas. Elle s’était attendue à obtenir un poste d’officier tactique subalterne à bord d’un croiseur de combat ou d’un supercuirassé, une tâche qui poinçonnerait son billet pour l’étape suivante de sa carrière – et qui, elle l’admettait, serait affreusement ennuyeuse après le déploiement de l’Hexapuma dans le Talbot. En outre, il y avait tous les gens rencontrés là-bas, la sensation d’avoir un intérêt personnel à l’intégration en souplesse du Quadrant dans l’Empire stellaire, sans effusions de sang supplémentaires. De toute évidence, un humble enseigne de vaisseau – même ordonnance d’un commodore – n’aurait pas une influence énorme sur la politique à un tel niveau, mais elle se rendit compte qu’elle avait néanmoins envie d’être présente.

Toutefois, accepter ce poste l’éloignerait de la voie tactique. Elle prendrait du retard sur les enseignes qui, eux, subiraient cet ennui, trimant dans les entrailles du département tactique de quelque vaisseau du mur.

Oh, un peu de réalisme ! se reprocha-t-elle. Tu comptes faire carrière dans la Spatiale ! Tu auras tout le temps de rattraper ce retard. Et le maître Tye t’a toujours dit qu’il fallait cultiver la patience, non ? Donc, si tu dois te trouver une excuse, trouves-en une meilleure que celle-là !

Ce qui la mit en face de la véritable raison pour laquelle elle hésitait. Une raison appelée Paolo d’Arezzo. Il allait presque à coup sûr se voir offrir le genre de poste qu’elle avait attendu – très probablement ici même, dans la Première Force – et elle se rendait compte qu’elle n’avait vraiment, vraiment pas envie de mettre le Quadrant de Talbot entre eux deux.

C’est encore mieux que ta dernière excuse, songea-t-elle avec aigreur. En tout cas, c’est moins logique. Tu sais très bien que vous seriez mutés sur des vaisseaux différents, non ? Donc vous vous verriez presque aussi peu, même si vous étiez tous les deux au sein de la Première Force, qu’en étant lui ici et toi dans le Talbot.

Bien qu’elle sût que ce n’était pas le cas, il lui sembla que ces pensées mettaient une éternité à lui traverser l’esprit. Quand elles cessèrent enfin de déferler, elle prit une longue inspiration et regarda à nouveau Terekhov.

« J’avais autre chose en tête, monsieur… c’est évident. Mais, comme dit le lieutenant Hearns, si vous voulez vraiment de moi, vous m’avez. »

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